Journal de bord 3
Vos encouragements et vos promesses d’abonnement continuent d’arriver. Il est intéressant de noter que beaucoup de personnes, même si elles maîtrisent quelques rudiments d’internet puisqu’elles viennent consulter le site et se mettre l’eau à la bouche, ne souhaitent pas effectuer de paiement en ligne et préfèrent le bon vieux bulletin postal. Cela n’a rien de générationnel, visiblement. Pas de problème pour ITHAQUE, qui se fera un plaisir de vous faire parvenir par courrier de quoi vous abonner !
Veni…
Nous continuons à recevoir des soutiens, des remarques et des critiques. Parmi ces dernières, un courrier d’André nous a particulièrement interpellés. André, interloqué par le fait que nous ne rémunérons pas nos pigistes, estime que nous faisons fausse route : «Alors qu’on licencie des journalistes à la pelle mécanique, vous allez parler dans vos colonnes de justice sociale, d’équité, de répartition des richesses, vous allez interroger les gens ordinaires qui touchent l’assurance sociale pour montrer avec quel génie (ou quelles entourloupes) ils arrivent à s’en sortir, les sous-prolétaires avec leur gouaille et leur gueule de fromage pâte-molle, les migrants avec leur poésie exotique… et d’éthique. Et de solidarité. Trop facile!»
Merci à André d’anticiper de manière aussi pointue sur le contenu d’un journal qui n’a pas encore vu le jour. Nous lui laisserons le soin de confronter ses prophéties à le lecture de notre premier numéro, en juin. Mais qu’importe. André nous exhorte à utiliser nos ressources et le temps dont nous disposons à trouver de l’argent pour rémunérer nos contributeurs plutôt que de «dorer à la feuille le trône de la ploutocratie et de l’élitisme». Il pense également que nous devons nous dégager des salaires de ministres pour pouvoir jouer aux patrons de presse dilettante: «La seule explication à ce mode de fonctionnement, c’est de disposer d’un salaire (très) confortable pour une fonction qui l’est tout autant». Rien que ça.
Qu’André se rassure, tout d’abord : les membres du Conseil de rédaction et du Comité d’ITHAQUE, qui ont souri à la lecture de ces lignes, ne sont, dans leur écrasante majorité, que de modestes travailleurs, souvent également parents, qui peinent à boucler les fins de mois. Ceci dit, ce courrier un brin acide nous permet peut-être de mieux expliquer le sens et la démarche d’ITHAQUE. Notre projet n’a pas pour vocation première de pourvoir en travail des journalistes mis sur la sellette ou fragilisés professionnellement. Il s’agit avant tout de construire un journal. Nous ne sommes que de petits plumitifs, pour la plupart sans carte de presse, qui souhaitons – immodestement – renouveler les genres littéraires permettant de décrire le réel. S’il faut attendre de pouvoir se payer correctement et de dégager des bénéfices avant d’imprimer la première page, on se fiche franchement dedans. Donc, oui, il y a peut-être quelque chose de crispant dans notre démarche, surtout si on est un journaliste à la recherche de quoi faire bouillir sa marmite. Pour continuer à filer la métaphore, disons qu’ITHAQUE mange de la viande crue.
…Vidi…
N’allez pas croire pourtant que le projet s’est développé sur un coup de tête. Cela fait un moment qu’on ausculte la santé de la presse et que l’on observe les tendances. On aurait pu partir à la recherche d’un généreux financier. C’est ce que sous-entend le courrier d’André. Il n’a pas tort. Ce type de modèle économique pour la presse (online et papier) tend à se développer, surtout dans des pays anglo-saxons. Propublica – dont nous allons publier des enquêtes traduites- ou le Center for public Integrity en sont d’excellents exemples. Malheureusement, ces projets peinent à se développer sur le Vieux Continent. De plus, notre perspective n’est pas directement liée au journalisme d’investigation, le genre par excellence qui trouve des fonds par le biais de ce type de financement.
L’autre aspirateur à pognon, la publicité, a également fait l’objet d’une discussion animée au sein du Comité, qui a décidé de s’en passer. Non pas que nous soyons fondamentalement anti-pub. Mais vu le petit tirage, le format, l’absence de rubriques et le faible nombre de pages du journal, il a fallu se rendre à l’évidence : nous dépenserions trop de temps et d’énergie en cherchant des annonceurs par rapport à ce qu’ils pourraient nous rapporter.
C’est pourquoi le modèle pour lequel nous avons opté est celui d’un financement du canard axé exclusivement autour des abonnés, des ventes directes et de quelques dons. Ce journal, à ses débuts tout du moins, concentre donc ses frais de fonctionnement sur son impression, sa diffusion et sa promotion. Sa production est assurée par des rédacteurs, photographes, graphiste et illustrateurs non rémunérés (dont la plupart sont membres du Conseil de rédaction). Ils ne sont pas des dilettantes privilégiés et des rentiers insouciants, mais des mordus et des passionnés qui prennent sur leur temps libre, mettent en péril leur couple, leur santé et leurs heures de sommeil par passion pour un journal papier. Voilà tout.
…Vici ?
On est donc loin du modèle au contenu gratuit dans un joli emballage payant. La valeur de ce que l’on trouvera dans ITHAQUE est inestimable: elle représente la somme des énergies, de la sueur et du temps que des dizaines de personnes ont produite pour ce canard. Nous avons pleinement conscience de l’investissement exigé par notre projet. C’est pourquoi nous nous donnons deux ans. Deux ans pour explorer ce modèle de développement. Deux ans, puis changer, arrêter, continuer, selon l’emballement des lecteurs, la niaque des rédacteurs, l’état mental du secrétariat de rédaction.
Rendez-vous, donc, cher André, en 2013. Et en attendant, un peu d’enthousiasme, bordel!
La lettre d’André en version intégrale :
Bonjour,
Je ne vous cherchais pas, j’avais besoin d’une carte d’Ithaque pour appuyer ma mémoire défaillante et voici qu’arrive « Ithaque, moins vite et plus loin ». Ça éveille quelques échos en moi. Mais bon. Je me méfie des mots et des discours, de cette dissociation de l’être et du faire.
Vous êtes qui ? Réponses à la page idoine.
Moi, je suis un artisan polygraphe. Reportages. Textes. Photos. Récits. Poésie. Ma vie est un voyage et je retourne lentement vers Ithaque, très lentement. A première vue, ça me plairait de m’abonner, de collaborer à la revue: des images en noirs blancs, des textes noirs sur blanc. L’actualité laissée à d’autres qui sont plus pressés, plus indispensables… J’ai justement un beau texte intitulé « Nostalgies grecques », des images en noir et blanc des îles grecques…
Bref, j’étais en pleine mer Ionienne et me voilà à naviguer sur votre site. Avidement, je dois dire. Pour y trouver finalement que les pigistes ne sont pas rémunérés.
Mon nez creux ne m’a pas trompé et si je comprends bien, tout le monde s’amuse. L’imprimeur bosse gratis, le papier et les encres tombent du camion, les ordinateurs et les logiciels sont mis à disposition par McIntosh et Adobe. Et la vendeuse du kiosque trouve l’aventure si excitante qu’il accepte d’être payé avec des boutons de culottes. Exaltant !
La seule explication à ce mode de fonctionnement, c’est de disposer d’un salaire (très) confortable pour une fonction qui l’est tout autant. Alors qu’on licencie des journalistes à la pelle mécanique, vous allez parler dans vos colonnes de justice sociale, d’équité, de répartition des richesses, vous allez interroger les gens ordinaires qui touchent l’assurance sociale pour montrer avec quel génie (ou quelles entourloupes) ils arrivent à s’en sortir, les sous-prolétaires avec leur gouaille et leur gueule de fromage pâte-molle, les migrants avec leur poésie exotique… Et d’éthique. Et de solidarité. Trop facile !
Comme écrivait Michel Bühler à propos de la culture, « tout le monde est d’accord pour payer l’emballage mais personne ne veut payer le contenu ». Soyez certains que ceux qui fabriquent le contenu pour vous ne le feront que parce qu’ils pensent qu’un jour, un bénéfice tombera dans leur escarcelle. C’est un pari. Et puis c’est un projet tellement sympa, tellement créatif… Tellement sexy ! Mais bon, faudra pas que ça dure trop le bénévolat, parce que sinon, ils vont se mettre à revendiquer, les pigistes.
Le vrai défi, ne serait pas plutôt – avec les capacités de gestionnaires affirmés et les forces associatives dont vous disposez –, de trouver l’argent nécessaire qui permettraient de rétribuer les collaborateurs plutôt que de dorer à la feuille le trône de la ploutocratie et de l’élitisme.
Cordialement
André
