Voyageurs frondeurs vs Samouraïs du rail
Je me fais régulièrement coller dans le train. J’ai un peu la tête ailleurs, il m’arrive de ne pas oblitérer mon titre de transport. Et comme par enchantement, les contrôleurs apparaissent. Pah, 80 balles. “Et si tu allais y voir d’un peu plus près?” me glisse ma compagne un soir où j’agitais ma dernière colle en vociférant sur l’intelligence limitée qui devait immanquablement accompagner l’exercice de ce métier. J’ai dit d’ac’, mais d’abord je suis allé me consoler auprès d’autres resquilleurs du rail. Histoire de voir comment ce métier était apprécié… ou non. Ici, lecteur, pas de drame en accroche. Personne n’a été précipité sur la voie. Il s’agit juste de se frotter à la réalité d’un terrain et d’un métier. De confronter quelques clichés, de façon à les déconstruire ou – pourquoi pas – les conforter.
I BANQUIER OU CLUBBER, ET RESQUILLEURS
Il est jeune, beau et paraît insolent. Le costard qu’il porte doit être hors de prix. Mannequin ou banquier? Ce sera la deuxième option. Mais qu’est-ce qu’il fiche en deuxième classe avec son journal suisse de référence coincé sous le bras? Quand les contrôleurs se pointent, il esquisse un sourire pincé, annonce qu’il n’a pas billet, et décline son identité. Il paie son amende comptant. 80 balles. Quand je lui demande pourquoi il n’a pas de titre de transport, il répond: “En fait, je prends rarement ce train et je n’achète jamais de billet. Et puis, je travaille dans la banque. J’ai l’habitude de prendre ce genre de risque”. Frimeur.
Cet animal appartient à la race de ceux qui circulent sur le réseau régional des Chemins de fers fédéraux (CFF) sans titre de transport valable. Ils ne sont pas légion, mais ils existent. Armés de clichés, c’est un samedi soir que nous avons commencé à arpenter les trains régionaux de Suisse romande à la recherche de resquilleurs. L’exercice était forcément biaisé. La faune est majoritairement constituée de jeunes partis faire “la night” à Lausanne. Certains voyagent sans billet. Laurent, le dessinateur, et bibi, circulons sans carte de presse, mais la bière à la main. Du coup, nous sommes tout de suite pris au sérieux par les usagers de cette tranche de la semaine. La glace se brise, les canettes en alu s’entrechoquent, les langues se délient.
On tombe rapidement sur Amédée*, 26 ans, petites dreads tressées plaquées en arrière, joli blazer noir bien cintré, jeans foncés à la toile savamment négligée. Il a l’oreille qui brille, rapport aux diamants en toc scintillants qu’il arbore fièrement. Une gouaille de vendeur, un style de clubber, un fin observateur un peu menteur. Il nous abreuve d’une logorrhée délirante sur les contrôleurs: “On leur donne des noms comme ‘pigeon’, par exemple. On les appelle aussi ‘les schtroumpfs’, à cause de leur uniforme, ou encore ‘les crocodiles’, parce qu’ils n’arrêtent pas de nous taxer”. Amédée ne se fait pas prier pour décrire ses habitudes d’usager des transports publics: “Honnêtement, il m’arrive de payer, mais faut pas pousser, rapport au fait que je suis souvent à la bourre, ou vite à sec. Vers la fin du mois, t’es là à attendre ton salaire, tu veux quand même faire un peu la fête, alors t’économises sur les trajets”. Les colles dans les trains régionaux, Amédée y semble abonné. Il prétend avoir accumulé des milliers de francs d’amende, à tel point que “c’est vraiment la dèche pour retrouver un appart’ vu que tout ça, c’est passé aux poursuites, parce que j’ai rien payé jusqu’ici. Mais ce n’est pas aux schtroumpfs que j’en veux, c’est plutôt le système qui est vraiment mal foutu. On n’y comprend que dalle, à leurs putains de zones. L’autre jour, je me suis encore fait coller parce que j’étais… comment ils disent déjà… ah oui ‘hors zone’. J’étais hors zone. Paf.”
Un peu plus loin, sur la même ligne, on change d’ambiance. Une Kro coincée entre les cuisses, notre proie a un peu une tronche de skin avec son crâne rasé, ses rouflaquettes, son regard bleu acier, sa petite laine Swiss army et ses docs bien cirées. D’un autre côté, son pote ne ressemble pas à Blanche Neige. J’ose pas demander. Ce ne serait pas très poli.Tu voyages sans billet? “Ouais, je paie jamais mon trajet, question de principe”. Vantard. “Et je ne me suis jamais fait gauler”. Menteur.
On arpente les rames sur différents trajets et les resquilleurs ont souvent le même profil. Ils sont jeunes, prennent le train par petits groupes – certains paient, d’autres pas. La litanie des arguments est toujours la même: “On n’a pas d’argent”. Autre variante: “On n’a jamais le temps de prendre un billet”. Certains sont devenus de véritables experts en resquillage et égrènent volontiers leurs conseils. Diego 1* et Diego 2* viennent du Valais. Ils ont le style tecktonic avec leur coupe de raton laveur, leurs fringues moulantes, leur chaînette en or autour du cou et leur canette de Red Bull qui contribue à embaumer leurs réponses d’une fragrance très particulière. Ils nous expliquent qu’ils circulent justement avec les trains régionaux pour éviter les contrôles, qui ne sont “pas aussi serrés que sur les directs”.
Autre train, autres voyageurs, mais toujours des resquilleurs en puissance. Géraldine* a pris son billet, ce n’est pas toujours le cas: “Tôt le matin, quand je rentre de boîte, je ne paie jamais. C’est souvent assez chaud, alors je pense qu’ils évitent les contrôles”. Certains se déplacent avec un titre de transport et retiennent les pandores du rail, par solidarité avec les fraudeurs. Jérôme* affirme ainsi toujours faire traîner la procédure: “Si ça se trouve, j’ai des potes qui resquillent à l’autre bout du train et je peux leur éviter un contrôle.”
S’il y a beaucoup de bravache et de frime dans ces postures, il faut noter qu’il s’agit surtout de jeunes hommes – parfois des femmes – qui sont en goguette. Comme n’importe quelle autre figure d’autorité, le contrôleur n’a pas la cote auprès de ceux qui partent guincher. Je suis persuadé qu’un hurluberlu portant le sigle Securitas se ferait autant allumer que n’importe quel pandore du rail. Rien à voir avec ma crispation personnelle. Pas le choix. Il va falloir aller voir de plus près. Rendez-vous est pris. Je vais faire une journée de “vis ma vie de contrôleur”.
II PLACIDES MAIS IMPLACABLES, LES CONTRÔLEURS
Un jeune homme monte dans le train, repère les contrôleurs et se dirige illico sur eux. “J’ai pas eu le temps de passer par la machine, je peux vous acheter un billet?” Blendi opte pour une pose altière et sévère, mais offre une retraite honorable à son adversaire: “Si vous restez, je serai obligé de vous amender, mais vous avez juste le temps de descendre: les portes ne sont pas encore fermées”. Le voyageur hésite une seconde, fixe le pandore du rail qui lui renvoie un regard ferme et décidé, puis effectue un repli tactique vers le quai en maugréant, tandis que Blendi esquisse un sourire satisfait: “On ne va pas le taxer juste pour le plaisir, quand même. Il perd une heure, mais il gagne 80 francs”.
Blendi, Younes et Florian sont les contrôleurs que j’ai accompagnés un vendredi printanier alors qu’ils étaient en campagne. La métaphore du Samouraï s’est rapidement imposée à mon esprit. Comme ces aristocrates japonais dont la destinée est entièrement vouée à la guerre, les pandores du rail appliquent un code strict, dont ils ne se départissent jamais. Ja – mais. “Ce que les gens ne comprennent pas, explique Florian, c’est qu’on ne négocie pas. Les personnes peuvent ensuite faire appel au service des contentieux. Nous, on ne juge pas. On ne tranche pas. On constate”. Droits dans leurs bottes, l’uniforme impeccable, fiers de leur job, l’attitude placide mais implacable. Des Samouraïs, quoi.
Florian est le plus jeune. Il vient de terminer sa formation. Il n’a pas encore beaucoup de poils au menton, et du coup, il se fait facilement charrier par les resquilleurs. N’empêche, il reste zen. Il a subi un entraînement pour gérer ces situations. Blendi et Younes exercent leur métier depuis cinq ans. Costauds et calmes. Le premier est une sorte de chef de rang. Il organise et coordonne l’équipe sur le terrain. Le second était aide-soignant, avant de se diriger vers les CFF.
Je tire directement mes principales cartouches: “Vous aimez ça, coller les gens?”. C’est Blendi qui répond: “Non, on n’aime pas spécialement ça. Mais on ne fait pas que de la répression”. Comme pour le prouver, une riche vieille dépose une grosse valise à nos pieds et nous enjoint de la surveiller pendant qu’elle se dirige vers les automates à billets. Quand elle revient, le train est déjà parti. Elle ramasse rageusement ses affaires, nous reprochant presque de ne pas avoir retenu le train pour elle. C’est aussi ça, contrôleur.
Première inspection. Hop, on chope un jeune qui va bosser. Pas d’abonnement? Pas d’abonnement. Le voyageur plaisante. “Non j’suis un bon client, j’vais pas m’énerver”. C’est Florian qui s’y colle. Il se fait railler à cause de son air juvénile. Il ne relève pas. Sourire en coin, il verbalise. Plus tard: “L’humour c’est un peu une manière de dédramatiser la situation, mais surtout de ne pas perdre la face devant les copains. En soi, c’est assez stupide. Il n’a pas de titre de transport pour un trajet ridiculement court, et il vient de se faire attraper.”
En fait, il y a une ambivalence entre les différentes fonctions que peuvent être amenés à remplir les contrôleurs de trains régionaux. Un coup d’œil sur le matériel qu’ils trimballent permet de mieux illustrer la complexité de leur cahier des charges. On y trouve de quoi vérifier les billets et les abonnements (attention aux lampes laser permettant de repérer les petites imperfections des “faux”), mais également des gilets à revêtir en cas de panne ou de pépin, et un horaire afin de renseigner les usagers sur leurs correspondances. Du coup, les contrôleurs ressentent une sorte de malaise à se positionner comme agents de répression. Younes utilise une jolie formule euphémisante: “Nous exerçons une présence persuasive.” Mais il ne faut pas se mentir, les gars. Votre job consiste quand même à coincer des resquilleurs et des pauvres bougres un peu tête en l’air. Florian ne s’y trompe pas. Il a demandé à passer sur les grandes lignes et explique son choix par le fait qu’il y a moins de répression, et qu’il pourra tisser un contact plus privilégié avec les voyageurs.
La figure du Samouraï se confirme à la pause de midi. On boit un café sur le pouce avec Louis, le chef du personnel des trains régionaux. Une fois, il s’est fait gauler. Oh, rien de grave, il avait juste oublié son abonnement général. Et bien, figurez-vous qu’il n’a pas moufté. Il est allé montrer son abonnement par la suite au guichet, et il s’est acquitté des menus frais administratifs que l’usager doit régler dans ce cas-là. Pas de passe-droit. Ce témoignage me laisse dubitatif. J’hésite toujours entre le respect pour la déontologie du bonhomme et une analyse plus clinique laissant apparaître une forme pathologique de psychorigidité. Des Samouraïs, je vous dis. (Il faut toutefois constater qu’aucun contrôleur ne s’est encore ouvert le bide sur les voies à la suite d’un manquement professionnel, ce qui est plutôt bon signe.)
Retour sur le terrain. Je constate qu’ils optent pour des tactiques aguerries. Ils pénètrent dans un wagon, se placent aux sorties et quadrillent la zone en se rapprochant du centre. Ils gardent toujours un contact visuel entre eux. On ne sait jamais. Ça peut s’échauffer. Comment réagit-on face à la violence? Une série de dispositifs est en place. On leur apprend à désamorcer les tensions. Au pire, si ça devient vraiment chaud, les contrôleurs optent pour un repli stratégique: “On ne va pas se faire planter pour 80 francs”, lance Blendi, cash. D’autant plus que les wagons sont filmés et qu’il est aisé de retrouver les fauteurs de troubles. Quand ils en ont gros sur la patate, les pandores du rail peuvent même appeler une hotline interne et débriefer, ou partager leurs expériences sur un forum.
14 heures, fin de la virée. “On va faire un dernier voyage en direction de votre domicile. Vous n’aurez qu’à descendre à votre arrêt.” Cool. En route, on colle encore quelques usagers. C’est à cause de moi. J’ai un peu honte, mais je trouve ça marrant. Ultime poignée de main avant de descendre sur le quai. Je regarde mes Samouraïs droit dans les yeux. Cherche un défaut dans le cuir épais de leur armure. Nada.
La prochaine fois que je me ferai gauler – car prochaine fois il y aura – j’opterai pour la figure du philosophe sceptique qui suspend son jugement. J’encaisserai la facture et reporterai ma rancœur sur le service des contentieux. Je ne peux plus détester les contrôleurs de train. Ce sont des êtres humains. Un peu rigides, OK. Mais des êtres humains quand même. J’ai partagé le café et arpenté les couloirs des wagons CFF avec eux. Par contre, aux contentieux, je ne connais personne. Et il faut être un peu con pour bosser dans un service pareil, non?
*prénoms d’emprunt
Guillaume Henchoz (Texte & Binches) Loggy (Dessins & Clopes)

